jeudi 8 mai 2008

SWANS - Soundtracks For The Blind (1996 -Young God Records)


1996. J'écoute en boucle la vingtaine de disques gardée comme un trésor dans ma chambre d'adolescent. Je viens de découvrir Neurosis, et je commence ma quête de musiques sombres pour parfaire la bande-son de mon spleen juvénile.
J'entends parler des Swans ; juste une ligne dans un magazine. "Le trip le plus glauque de l'underground new-yorkais", ou quelque chose comme ça. Voilà ce qu'il me faut. Je fais le tour rapide des disquaires du coin et finis par tomber sur Soundtracks For The Blind. L'objet déjà me plaît : un doucle-cd en carton marron, presque terne, et minimaliste, donc mystérieux. Je demande au vendeur si je peux l'écouter. Il insère en soufflant le premier CD argenté dans le lecteur et la musique se diffuse dans tout le rayon. Je rougis.
Quand Kris Force commence à faire pleurer son violoncelle sur Red Velvet Corridor, j'ai les poils qui se dressent. Une sorte de malaise se fait sentir dans le rayon, les clients me regardent bizarrement et le vendeur est gêné. Ca me plaît. Le vendeur n'attend pas le deuxième morceau et me fait un signe de tête, l'air de dire "tu le prends ?". Je craque 160 balles, plusieurs semaines d'argent de poche, mais je m'en fous, pour moi il n'y a que la musique qui compte.
2008. J'ai réuni petit à petit tous les albums des Swans qui trônent maintenant tout en haut d'une grande colonne remplie d'autres merveilles. M. Gira est devenu l'un de mes auteurs favoris, sa prose sombre une source intarrissable d'inspiration. Soundtracks For The Blind reste mon album favori du groupe, l'un de ceux que j'emmènerais sur cette fameuse île déserte imaginaire.
Aujourd'hui la musique ne m'apparaît plus aussi sombre qu'avant, j'y décèle même une certaine lumière, comme dans le final de l'impressionnant "Helpless Child". La lumière au bout du tunnel en quelque sorte.
Il y a comme un parfum doux-amer de nostalgie qui flotte sur cet album. Forcément, c'est la fin. Le dernier album studio des Swans, toujours mené par le charismatique Michael Gira et la magnétique Jarboe, les deux seuls membres originels du groupe. La violence et le chaos des premiers albums ont apparemment disparu mais sont toujours insidieusement présents, comme de vieilles cicatrices, perceptibles mais dorénavant indolores. Ici la musique est faîte de samples, de boucles hypnotiques, éthérées, inquiétantes, de piano, de violoncelle, de claviers, de vibraphone, qui donne un caractère cotonneux à l'ensemble. Le sursaut live et organique d'une Jarboe excitée sur "Yum-Yab Killers" et même l'incongrue expérimentation technoïde "Volcano" n'y change rien. On est happé par les mélodies désabusées, paralysé par la douceur malsaine de certains titres, "The Beautiful days" en tête.
Quand Gira se décide à poser sa voix grave et monocorde, il le fait sans artifices, sur un simple arpège de guitare sèche ("Animus"), ou sur trois notes d'un clavier malade ("Empathy"). Il se met à nu pour mieux nous montrer ses blessures. Pas de faux-semblant ici, la douleur est réelle, et l'on se prend à se délecter de son piquant. Les textes sont bien sûr excellents, Gira ayant un vrai talent d'écriture - qu'il confirmera d'ailleurs avec le recueil de nouvelles auquel ce blog doit son nom.
Bref, Soundtracks For The Blind est le disque testament d'un groupe majeur, une oeuvre intemporelle, tour à tour folk, (dark) ambient, indus ou encore rock, une musique de celles qui se vivent plus qu'elles ne s'écoutent, un de ces disques qui vous suivent toute votre vie, ressurgissant parfois comme de vieux potes dans les moments clés de votre existence.

http://www.thelivingjarboe.com/

http://swans.pair.com/



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